Je fais partie de ces gens qui naissent, vivent, et meurent aussi par conséquent, dans l’anonymat le plus total. Dans l’absolu ce ne doit pas être si
terrible, je le conçois aisément – des milliers de personnes sont dans le même sac que moi et ne changeraient de vie pour rien au monde.
Alors pourquoi suis-je attirée par la lune qui brille seule dans le ciel nocturne ?
J’arrêtai le réveil sans pour autant me lever et m’enfonçai encore plus profondément sous ma couette, ce qui me valut une petite course matinale pour
attraper mon bus.
- Faudra pas me refaire un coup pareil Miss Stevens. La prochaine je partirai sans vous ! me sermonna le vieux conducteur.
Je hochai la tête en signe de soumission tout en me demandant pourquoi il avait retenu mon nom parmi tous les utilisateurs du véhicule dont certains arrivaient quotidiennement en retard.
Je m’assis à une place vide et dirigeai mon attention sur l’extérieur, sachant que personne ne viendrait interrompre ma contemplation. Je faisais pourtant bien partie d’une bande de quatre filles
habitant le même quartier et empruntant donc la même ligne de bus mais Megan profitait de sa nouvelle voiture pour se rendre au lycée et Ruby et Diane se mettraient côte à côte sans prendre la
peine de me dire bonjour, se réservant la tâche pour la descente du car. J’observai donc la neige qui s’était mise à tomber en ce neigeux mois de janvier à Denver, ce qui ne manqua pas de me
rappeler l’événement le plus extraordinaire de ma jeune existence.
A ce moment-là j’avais neuf ans et mes parents avaient loué pour nos vacances d’été une modeste maison de quatre pièces en pleine campagne. Ce jour-là il
faisait atrocement chaud et le soleil n’était levé que depuis quelques heures, je n’étais même pas encore sortie du lit. Alors que je maudissais une fois de plus la chaleur, la température avait
subitement baissé, me faisant presque frissonnée. J’avais, injustement, soupçonné un mauvais coup de mon frère Thomas qui avait trois ans de moins que moi et avec qui je partageais ma chambre.
Mais le chérubin dormait, tout en sueur – ne sentait-il pas à quel point il faisait froid ? J’avais la chair de poule et de la buée blanche s’échappait de ma bouche. Je m’aperçus au bout de
quelques instants que les rayons de lumière qui filtraient habituellement des volets fermés avaient disparu, je m’approchais de la fenêtre et après quelques tentatives je réussissais à ouvrir les
tréteaux. Je restais figée sur place, la campagne était entièrement recouverte d’un épais manteau blanc et la neige continuait de tomber à gros flocons – en plein été ! Je remarquais au bout de
quelques minutes qu’une jeune femme me regardait, flottant dans les airs à plusieurs mètres du sol. C’était la plus belle personne que j’avais rencontré jusque là et bien que je ne me rappelle
plus son visage je me souviens qu’il émanait d’elle une gentillesse et une beauté hors du commun. Elle m’avait fixée de longues minutes encore avant de balbutier quelques mots à voix basse, à
peine audible.
" Attends-la … S’il te plaît … Attends-la … Il faut que tu l’attendes … "
Elle répétait ces bouts de phrases en boucle, telle une prière, attendant peut-être un geste de ma part, je ne le saurai jamais car elle finit par
disparaître après s’être évaporée dans la nature en une infinité de petites particules de lumière.
C’était sans aucun doute un rêve car je m’étais réveillée dans mon lit une fois que la dernière sphère lumineuse eut disparue de mon champ de vision. Pourtant, sept
ans plus tard, une part de moi-même continue à croire que, peut-être, ce n’en était pas un. Mais il s’agit certainement d’une tentative désespérée d’une personne happée par la banale réalité d’en
sortir. Car pour être banale je le suis, autant par mon physique que par mon attitude – cheveux châtains, yeux marrons, je me contente de rester dans l’état d’esprit des gens m’environnant, me
démarquant juste ce qu’il faut pour ne pas être confondue avec mon voisin.
L’arrêt brutal du bus failli m’envoyer gicler par-dessus le siège de devant, me tirant néanmoins de mes mornes pensées. Je glissai ensuite à la descente, me
rattrapant in extremis à un garçon qui passait près de moi. Après de minables excuses je retrouvai mes amies qui m’attendaient devant l’entrée du lycée, riant de ma maladresse – je n’étais
pourtant pas plus maladroite qu’une autre mais cette journée s’annonçait comme l’une des pires.
- T’as vu un peu toute cette agitation, remarqua Ruby après avoir jeté un regard circulaire autour d’elle. Ils sont tous en ébullition.
- Ils attendent l’événement depuis des semaines maintenant, poursuivit Diane en contemplant sa manucure. Ce n’est pas surprenant.
- Ca se trouve elle sera laide comme un pou, pouffa Megan.
Je connaissais ces trois filles depuis le bac à sable et j’étais avec elles depuis cette époque, plus par besoin que par amitié. Non pas que je ne les aimais pas, je les appréciais
énormément, mais je n’avais pas vraiment l’impression que je pouvais les qualifier de " meilleures amies ". Nos parents s’invitaient souvent afin d’entretenir de bons rapports de voisinage et
nous avaient regroupé ensemble, de sorte que nous n’avions pas vraiment eu l’occasion de faire connaissance avec d’autres personnes. Cela ne semblait pas les déranger outres mesures et j’avais
pour ma part la hantise de me retrouver seule. Cette situation nous convenait donc à merveille, nous y trouvions chacune notre compte.
Pour en revenir à la conversation, ce que les garçons attendaient maintenant depuis un moment avait un nom : Tabatha Taylor, une nouvelle congénère qui
devait arriver aujourd’hui. Pour ma part, j’aimais son nom que je trouvais élégant et classe et j’avais été heureuse d’apprendre que nous allions passer la première heure de cours d’aujourd’hui
ensemble – les plus impatients avaient mené leur petite enquête sur son futur emploie du temps.
- Regardez les filles… La reine profite de ces derniers instants de gloire.
Je me tournai dans la direction du regard de Megan. Il s’agissait de Morgan Jones, l’une des filles les plus populaires – membre des cheerleaders, elle
pouvait se vanter d’avoir toute la gente masculine à ses pieds et d’être à toutes les fêtes où il fallait être pour faire partie de la jet-set du lycée. Toutes les filles lui enviaient ses beaux
cheveux ébènes, ses grands yeux bleus et sa peau pâle, son caractère ouvert et spontané lui évitant les médisances des élèves les plus récalcitrants à son succès. Mon amie suggérait que si la
nouvelle était aussi belle que ce que tous les mecs l’espéraient Morgan serait mise au placard. J’imaginais mal cependant une fille capable de la surpasser sur ces critères.
Je rentrai en classe avec mes amies en regardant tout autour de moi, espérant apercevoir la première la nouvelle venue. Je m’assis à mon bureau et déballai
mes affaires avant de fixer l’entrebâillement de la porte que personne d’inconnu ne franchi avant que le cours ne commence. Je jetai un regard perplexe à Ruby qui me regardait, dubitative.
On ne frappa à la porte qu’une dizaine de minutes plus tard.
- Entrez ! ordonna Mr. Franklin.
Sur ce, il se redressa, comme pour faire bonne impression. Étonnamment, je l’imitai.
Et soudainement il n’y eut plus rien d’autre dans la salle que le silence. Et il y avait de quoi. Tout le monde, moi comprise, devait avoir du mal à accepter
que ce qui venait d’entrer était humain, ne serait-ce que dans un centième de ses gênes. Elle se rapprocha du bureau de M.Franklin, apparemment pas du tout gêner par le silence de mort qu’avait
susciter son entrée dans la salle. Peut-être avait-elle l’habitude en même temps.
Car la fille qui était en face de nous était incroyablement belle.
Il paraissait impossible qu’elle put exister. Je me surprenais à me croire en train de rêver. Elle était grande et fine, chaque partie de son corps semblant
avoir été réfléchi et travaillé avec précaution. Elle avait de longs cheveux châtains retenus en arrière par un serre tête noir, qui lui arrivaient jusqu’en bas des omoplates avec deux grandes
mèches devant ses oreilles qui encadraient son visage avec chacune une partie qui rebiquait dessus créant ainsi une symétrie parfaite. Elle avait le teint un peu pâle, assez pour créer un
contraste détonant avec ses cheveux plus sombres, et par-dessus tout, de grands yeux vert émeraude, qui pouvaient faire passer pour inhumain par sa beauté l’être le plus laid de la terre. Car en
plus d’être d’un vert émeraude ahurissant, des fils dorés parcouraient ses yeux créant ainsi une sorte d’électricité et de profondeur dans son regard. Je tentais de me lancer dans son
exploration, peine perdue. Je dus en sortir pour pouvoir me remettre à respirer. Ce qui m’intrigua le plus après ses yeux ce fut son collier – on aurait dit un sautoir noir avec trois rangées
pourvu d’un seul et unique pendentif jaune – je n’en avais jamais vu de tel. Mais loin d’être une de ces poupées de porcelaine juste agréables à regarder, Tabatha avait une aura tout bonnement
saisissante qui imposait le respect et l’admiration. Il semblait impossible de lui adresser la parole sans se trouver ridicule.
- Tu … tu dois être Tabatha ?, balbutia notre prof d’histoire.
Elle hocha la tête.
- Oui, veuillez excuser mon retard mais des formalités administratives m’ont retenu.
- Je … Je comprends. Assis-toi à une des places libres.
Elle ne s’embarrassa pas d’autres formules de politesse et partit s’asseoir sous le regard éberlué des élèves, accompagnée du son de ses talonnettes et d’un étrange tintement cristallin
que je ne parvins pas à identifier. Je profitai de ce qu’elle passât à côté de moi pour lui jeter un regard en coin, je n’osai cependant pas carrément me retourner, laissant ce plaisir au sexe
opposé.
- Et bien … Elle est vraiment belle, reconnut Diane. Morgan Jones va avoir du souci à se faire.
- Tu rigoles ou quoi ? Elle n’arrive pas à la cheville de Tabatha ! s’indigna Ruby.
- Mais elle a l’air moins facile à vivre qu’elle par contre, contra Megan. Pas sûr qu’elle fasse oublié Morgan.
- C’est vrai … Mais c’était quoi le drôle de bruit que l’on entendait pendant qu’elle marchait ? demandai-je, n’arrivant pas à trouver ce que cela pouvait être.
- T’as pas vu Lilian ? Ce qu’elle avait au bout de son collier, c’était un grelot.
Le soir je passai chez mon petit ami, Anthony, avec qui je forme le couple le plus étrange de tout le lycée. D’un côté il y a lui, le garçon super populaire depuis la maternelle et faisant
maintenant parti du gratin du lycée et de l’autre moi, qui comme je l’ai déjà dit, n’est pas franchement remarquable. La différence entre nous deux est telle que depuis nos quatorze ans, âge à
partir duquel nous avons commencé à sortir ensemble, dès qu’il me présente à un de ses copains celui-ci s’empresse de lui demander " Mais qu’est-ce que tu lui trouves ? ". Si je le savais ! Et
bien que je ne sois guère appréciée, je n’en restai pas moins la petite amie officielle et sa bande de copains m’avait chargé de transmettre les cours à Anthony, malade.
- Qu’est-ce que j’ai loupé ? s’enquit Anthony après m’avoir embrassé en guise de bienvenu.
- L’arrivée de Miss Monde.
- Quoi ?
- Je plaisante. Même Miss Monde aurait du soucis à se faire.
- A ce point ?
- Elle éclipse totalement Morgan Jones.
Il ouvrit grand les yeux, surpris, avant de me sourire de nouveau.
- En tout cas elle ne t’éclipse pas toi.
- Beau parleur va ! Tiens ! Tes cours.
Il rit sous cape et s’intéressa au feuillet que je lui
tendais.
- Par contre il y a quelque chose d’étrange…, ajoutai-je. Tabatha, c’est son nom, a été chaleureusement accueillie lors du
cours de maths auquel j’assistai moi aussi en première heure mais quand je l’ai revu à la pause de midi elle était assise sur un banc dans un coin de la cour, seule. On ne l’abordait même pas.
J’aurai pourtant parié qu’elle allait rester le principal centre d’attraction du lycée pour quelques mois.
- Effectivement … Je ne sais pas quoi te dire. Et sinon vous avez mangé à quoi à midi ?
Quand je rentrai chez moi je trouvai le journal négligemment posé sur la table à manger et m’en emparai aussitôt. Je cherchai parmi les gros titres celui qui m’intéressait. Je le trouvai
rapidement – c’était le plus gros.
" Nouveau cambriolage au muséum de … "
Je ne pris pas la peine de le lire en entier, les détails ne
m’intéressaient pas. Seul le fait m’importait.
Sévissait en effet depuis plusieurs semaines un voleur d’un nouveau jour, capable de passer inaperçu dans une salle dont le moindre recoin abritait une caméra et, encore plus incroyable,
capable de dérober l’objet du vol sans laisser la moindre trace de son passage : les objets, mis sous verre pour la plupart, disparaissaient sans la moindre trace de casse due à l’extraction de la
prison de verre. Et bien sûr, pas le moindre échantillon de peau, de cheveux ou de sang susceptible d’aider la police. Les rumeurs les plus folles couraient à ce sujet : le voleur serait un
fantôme, les objets dérobés avaient été rendus invisibles puis étaient véritablement dérobés plus tard, quand le criminel ne courait plus aucun danger – cette fable me semblait tout de même être la
moins crédible. Le seul point commun entre tous les objets volés étaient qu’ils soient anciens, peu importe leur époque ou leur nature, un fauteuil renaissance avait été volé ainsi qu’une paire de
boucle d’oreille un même soir. Le malfaiteur avait déjà agi dans plusieurs villes mais encore là, pas le moindre rapport entre elles hormis le fait qu’elles abritaient toutes un musée d’histoire.
Par conséquent, aucune chance qu’il fasse quoi que ce soit à Denver qui n’abritait que des musées d’art. A cette pensée je poussai un soupir résigné.
Pendant le dîner j’évoquai à ma mère et mon frère Thomas, de trois ans mon cadet, l’arrivée de Tabatha et l’incroyable beauté de cette dernière. Ils se moquèrent un peu de moi, pensant que
j’exagérai, je me promis donc de prendre des photos d’elle le lendemain même avec mon appareil photo. Je m’endormis en mûrissant mon projet, ne sachant pas que cette journée avait été la dernière
d’une longue série qui durait depuis seize ans. Demain en commencerait une nouvelle.
On dit qu’on ne se rend compte des choses qu’on aime qu’une fois qu’on les a perdu. C’est certainement vrai.
Anthony passa me prendre en voiture le lendemain matin et je lui expliquai mon projet de la veille qui l’amusa plus que mesure bien qu’il ne tenta pas de m’en dissuader.
- C’est la grande classe dis donc. Ton petit copain qui te pose au lycée … Il voudrait pas nous emmener nous aussi ? Être transportée par le plus beau garçon du bahut, rigola Diane.
- Il faudrait que je lui demande, répondis-je sur le même ton. Mais pas sûr qu’il accepte, sa voiture compte plus que tout à ses yeux.
- On va pas lui salir !
Je quittai mes amies sur une ambiance légère et partis pour un cours où aucune d’entre elles ne se trouvait avec moi. Je m’assis à ma place qui se trouvait à côté de Jade Takano. Je la
considérai, avant que Tabatha n’arrive, comme l’une des plus belles filles du lycée, au même titre que Morgan, bien qu’étant d’un tout autre genre, plutôt dans le style beauté métisse – de son père
japonais elle tirait sa belle peau pêche velouté et ses beaux cheveux de jais, de sa mère américaine ses splendides yeux gris. C’était une fille très timide et particulièrement gentille mais
bizarrement elle était assez peu populaire. Au moins ça la rendait plus accessible, et heureusement car j’avais plusieurs cours avec elle et nous étions toujours côte à côte. A croire que les profs
s’étaient passés le mot.
- Ca va ? l’interrogeai-je pour commencer la conversation.
- O … Oui et toi ?
- Comme d’habitude. Tu as vu Tabatha Taylor ?
- C’est bien la fille aux yeux émeraude ?
- Oui. Je la trouve vraiment splendide.
- C’est vrai mais … elle n’a pas un caractère très … très …
Elle déglutit bruyamment, chercha ses mots.
- Très facile.
- Comment ça ? m’inquiétai-je tout en optant pour une posture plus attentive.
- Et bien … Je ne sais pas si tu as vu mais il y avait toute une troupe de garçons qui la suivait et … enfin tu vois, ils n’arrêtaient pas de lui parler, de la draguer et au … au bout d’un moment
elle s’est arrêtée de marcher, elle s’est tournée vers eux et je ne sais pas ce qu’elle a leur dit parce que j’étais trop loin mais ils sont restés statufiés. Elle leur a lancé un regard … Même à
moi ça m’a fait peur. Je crois qu’elle les a traumatisé.
Elle rit un peu, comme pour dédramatiser.
- Au moins ils n’iront plus embêter d’autres filles, remarquai-je.
Ma piètre blague eut au moins l’avantage de l’amuser. Moi cela ne me faisait pas rire du tout, pour avoir vu Tabatha de près j’imaginai très bien ce qu’avait pu ressentir les malheureux -
ils allaient faire des cauchemars.
- Au … Au fait …, balbutia Jade.
- Oui ?
- Heu … Et bien … Avec un de mes profs j’organise avec d’autres élèves une sortie de deux jours et une nuit à la forêt nationale Arapaho mais … on … on n’est pas assez nombreux alors … on recherche
des " volontaires " pour nous accompagner et … éventuellement … ça te dirait de venir ?
- Pourquoi pas mais … c’est quand et puis … on va faire quoi là-bas ?
- Oh ! Rien de compliqué ! On va surtout faire de l’observation …C’est dans deux semaines.
- Il faut que j’en parle à mes parents mais s’ils sont d’accords tu peux me compter dans le lot des "volontaires". Où est-ce que l’on s’inscrit ?
- En fait, il y a juste un papier d’information mais il faut passer par un élève du cours pour s’inscrire.
- Tu le feras pour moi ?
- Avec plaisir.
Elle me sourit et je fis de même.
Je fus pendant l’heure appelée à aller faire des photocopies, tâche dont je m’acquittai religieusement et j’allais rejoindre ma salle de cours quand j’entendis des pleurs. J’en cherchai
immédiatement la provenance et finis par voir une fille assise dans le couloir, recroquevillée sur elle-même. Je me précipitai vers elle et posai ma main sur son épaule.
- Ca va ? m’enquis-je.
Je me figeai sur place en voyant qui était la fille en question. Morgan Jones en personne, le visage trempé par les larmes.
- Tu es … Lilian ? me demanda-t-elle.
- Heu … Oui ?
- Anthony parle beaucoup de toi, répondit-elle à ma question muette.
- Ha … Qu’est-ce que tu fais dans ce couloir ?
- Je sèche. Je … je me dirigeai en cours quand je me suis sentie mal … Je n’ai pas eu le courage de me rendre à l’infirmerie.
- Tu veux que je t’y accompagne ?
Elle acquiesça et se leva.
- Ca ne te dérange pas si je m’appuie un peu sur toi ?
- Non, je suis là pour ça.
Elle émit un petit rire et se reposa un peu sur moi. Nous fîmes quelques pauses avant d’arriver à l’infirmerie. La dame en blouse me rédigea un mot d’excuse et je sortis de la salle en
jetant un dernier coup d’œil à Morgan, assise sur l’un des lits. Elle me fit un petit signe de la main en guise d’adieu ainsi qu’un grand sourire que je lui rendis. Pendant le trajet retour je me
demandai comment elle avait pu se retrouver seule dans ce couloir alors qu’elle était toujours entourée de deux ou trois garçons et d’un nombre équivalent de filles.
Le soir je ne parlais ni à mes amies ni à Anthony qui me raccompagna en voiture de cette rencontre, pour le moins surprenante. Mais mon petit ami avait lui d’autre chose à me dire.
- Lilian ?
- Hum ?
- Je … Enfin … Je dois te demander quelque chose.
- Je t’écoute.
- En fait … Tu vois qui est Alexia Hilton ?
- Vaguement. C’est une fille blonde à la peau mâte ?
- Oui. Ce week-end elle organise une fête pour son anniversaire et … elle voudrait faire ta connaissance.
Je me tournai brusquement dans sa direction.
- Tu plaisantes ?
- Non. Je … Ca m’embête de te demander ça mais … beaucoup de personnes parmi mes amis ne te connaissent pas et cela à pour effet de créer pas mal de rumeurs.
Ses amis ne devaient effectivement pas me connaître puisque je n’avais jamais mis les pieds dans leur monde en haut du mien. Et Alexia Hilton était l’une des ses filles que je n’étais
préparée à rencontrer. Et que je ne voulais pas d’ailleurs. Du peu que j’avais entendu sur elle, elle ne paraissait pas particulièrement sympathique – c’était une cheerleader et pas mal de filles
la haïssait pour s’être opposée à leur adhésion au sein de l’équipe. C’était une fille de pouvoir et elle pouvait nuire à des personnes aussi populaires qu’elle pour peu qu’il y ait les témoins
appropriés. Cette fête d’anniversaire devait en être remplie à coup sûr. Je risquai de créer à Anthony plus de problèmes que si je m’absentai.
- Je ne peux pas venir, conclus-je.
- Pourquoi ? Tu as quelque chose de prévu ?
- Non mais … Je … C’est pas vraiment le genre d’endroit où je suis à l’aise. Je vais te coller la honte de ta vie.
- Ne raconte pas d’âneries.
- Je te préviens, je ne viendrai pas.
Je cherchai désespérément les toilettes au milieu de cet amas de ballons roses et blancs, ma tenue un peu sophistiquée et la foule m’empêchant d’esquisser des mouvements un peu brusque pour
les repousser. La musique me perçait les tympans - comment pouvait-on survivre là-dedans ? Je finis par les trouver, dans un coin reculé du salon. Je m’engouffrai dedans comme si ma vie en
dépendait, ce qui était vrai quelque part. Une fois l’épaisse porte refermée je pus de nouveau respirer, la musique ne filtrait qu’à faible dose et la pièce était vide – telle celle des restaurants
on y trouvait un luxueux lavabo et plusieurs autres portes abritant les WC à proprement parler. Je m’approchai du lavabo et entrepris de refaire un peu mon maquillage. Je me contemplai un court
instant dans l’immense miroir et me demandai une fois de plus ce que je faisais là. J’entendis un bruit de pas précipité se rapprocher de la porte – quelqu’un avait dû abuser des cocktails,
pourtant non alcoolisés.
La porte s’ouvrit avec fracas et se referma brutalement.
- Morgan ?
- Car c’était bien elle qui venait d’entrer.
- Ha … Lilian … Tu es venue te réfugier ici ?
- Heu … Oui mais … et toi ?
- Pareil.
Elle se plaça à côté de moi et sortit son maquillage.
- C’est invivable dehors, affirma-t-elle. Je ne m’y ferai jamais.
Entendre ses mots dans la bouche d’une fille comme elle me surprit. Je réfrénai ma curiosité et ne lui posai aucune question cependant.
- Quelle bande d’abrutis ! s’exclama-t-elle. C’est Ragot Land ! Et puis cette Alexia ! Ca doit bien être la reine de cette bande de dégénérés !
Une idée me traversa l’esprit, bien qu’elle soit totalement insensée.
- Tu … n’aimes pas ce milieu ?
Elle poussa un profond soupir.
- C’est peu dire. Je ne le supporte pas. Je n’ai d’ailleurs jamais demandé à y rentrer.
- Ha bon ?
- Quand je suis entrée au lycée les cheerleaders m’ont tout de suite repéré et elles ont voulu qu’elle les rejoigne. Moi ça ne me disait rien, ça ne m’intéressait pas, je savais vaguement ce qui se
passerait si j’acceptais et je tenais à ma tranquillité. Mais elles ne s’attendaient pas à ce qu’une fille leur dise non et ne l’ont pas bien pris. Elles m’ont harcelé pendant des semaines ! J’ai
fini par craquer et j’ai dit oui. Et maintenant tout se passe comme je le pensais. Et je me retrouve dans ses soirées ridicules.
Je ne savais pas trop quoi en penser. Alors que tant de monde rêvait d’être inviter à ce genre de fêtes, elle, elle aurait tout donner pour les éviter. Je m’aperçus qu’elle me regardait,
l’air embêté.
- Tu ne le répéteras à personne ce que je viens de te dire ? Si ça venait à se savoir j’aurai pas mal d’ennuis.
- Je n’en avais pas l’intention. Moi aussi je donnerai n’importe quoi pour partir d’ici.
- C’est pour Anthony que tu es là ?
- Oui.
- J’aime bien Anthony, c’est l’une des personnes les plus sensées de cette réception. Il est gentil. Mais je me pose une question … Vous sortez ensemble depuis quand ?
- Depuis deux ans maintenant, lui répondis-je, ne voyant pas où elle voulait en venir.
- Et c’est la première fois que tu viens à ce genre de truc ?
- Oui. Contrairement à toi Anthony était déjà très … "apprécié" quand nous étions au collège mais quand il est entrée au lycée c’est devenu la folie. Comme nous avons commencé à sortir ensemble sur
la fin de l’année peu de monde était véritablement au courant. J’ai pu mener une vie normale jusqu’à aujourd’hui.
- Tu as de la chance. Moi je donnerai n’importe quoi pour éviter ces parasites qui me collent à longueur de journée.
- Une sortie ça te dit ?
- Pardon ?
- Une de mes camarades de classe organise une sortie avec un prof et d’autres élèves. C’est à la forêt nationale Arapaho et on reste deux jours sur place, on va faire de l’observation apparemment.
Si ça t’intéresse je peux lui demander de t’inscrire, c’est une fille très gentille et très discrète, elle n’ira pas crier sur tous les toits que tu viens. C’est dans deux semaines.
- Heu … Je … Je ne suis pas une fan des ballades mais si ça peut m’éviter les lourdingues … Ca marche, je viens.
- Super ! S’il y a des papiers je te les ferai passer par Anthony.
- Aucun problème. Merci. Tu devrais rejoindre ton copain. Il te cherchait.
- J’y vais de ce pas.
- Bonne chance !
J’ouvris de nouveau la porte et la musique m’assourdit de nouveau. Je me mis à la recherche d’Anthony et me frayai un chemin parmi les danseurs frénétiques qui semblaient plutôt à l’aise au
milieu de cette foule. Je le trouvai, errant.
- Lilian ! Je te cherche partout depuis tout à l’heure !
- J’étais aux toilettes.
Il poussa un soupir de soulagement.
- Anthony ! Te voilà enfin ! cria une voix.
- Alexia …, murmura Anthony.
- C’est elle ? m’écriai-je le plus bas possible. Je ne veux pas la voir ! Partons !
Mais elle nous avait déjà rejoint. Blonde - probablement décolorée – la peau mâte, les yeux bleus et vêtue d’une ridicule robe rose froufroutante, Alexia Hilton s’avançait vers nous entourée
de sa cour.
- Je te cherche depuis un moment, le réprimanda-t-elle. Je commençai à croire que tu m’avais posé un lapin et ...
Elle devait certainement juste s’apercevoir de ma présence et me dévisageait de ses yeux fardés.
- Tu … tu dois être Lilian ?
- Oui. Joyeux anniversaire.
- Merci … Je ne crois pas t’avoir déjà rencontré …, s’inquiéta-t-elle avec une moue perplexe.
- Heu … Je … je préfère me fondre dans la masse, plaisantai-je bien que ce soit la stricte vérité.
Maintenant tous ceux qui nous entouraient me regardaient comme si j’étais une bête de foire. Je baissai les yeux, morte de honte et je me demandai bien pourquoi Anthony ne m’aidait pas à me
sortir de ce mauvais pas quand deux mains s’abattirent sur mes épaules.
- C’est tout à son honneur non ? répliqua la voix pimpante de Morgan. Beaucoup d’autres filles en aurait profité mais elle, elle a su rester modeste.
Je notai une pointe de sarcasme dans sa voix et à la tête d’Alexia j’en conclus qu’elle aussi l’avait remarqué.
- Tu connais Lilian ? l’interrogea-t-elle.
- Nous avons déjà eu l’occasion de nous croiser. Elle m’a déjà rendu un fier service.
- Ah ?
- Pour dire vrai, je m’apprêtai à partir quand je me suis dit qu’il fallait tout de même que je te salue.
- C’est gentil de ta part …
Les deux filles n’avaient pas l’air de s’apprécier particulièrement.
- Tu n’aurais pas vu Tabatha par hasard ? lui demanda Alexia.
- Tabatha est ici ? !
Tous les regards se tournèrent vers moi. J’affichai un air penaud tandis que la reine de la soirée levait un sourcil, comme irritée.
- Oui Tabatha est ici. Enfin je crois, je ne l’ai pas encore vu, pesta-t-elle.
- Ne te plains pas, lui rétorqua une de ses amies qui se tenaient à ses côtés, tu as de la chance qu’elle vienne. Quand tu l’as invité j’ai cru qu’elle allait te dévisser la tête.
- C’est elle qui a de la chance d’avoir été invitée, siffla Alexia. Je vais devoir te laisser Anthony, reprit-elle après quelques secondes de silence.
- Je t’en prie.
Elle s’éloigna, suivie de sa cour. Pour ma part, je me retournai vers Anthony.
- Ca ne te gêne pas qu’on se paye ma tête ? m’énervai-je.
- Comment ça ?
- Tu n’as pas vu comment on m’a regardé ? Tout le monde … me prend une imbécile maintenant.
- Ca sera vite oublié. Profite de la fête et …
- Non, le coupai-je. Je pars.
- Comment ?
- Je peux te raccompagner, me proposa Morgan qui ne nous avait pas quitté.
- Je te suis.
Je m’éloignai, Morgan sur mes talons.
- Lilian !
Je fis comme si je n’avais rien entendu.
- Monte, m’ordonna-t-elle en me tendant les clefs de sa voiture. Je vais dire bonjour à quelqu’un et je te rejoins.
Elle me désigna sa voiture et je m’y précipitai. C’est à ce moment-là que je vis, dans un coin sombre, Tabatha. Vêtue d’une simple robe bleue elle n’en était pas moins resplendissante. Elle
me remarqua à son tour et je lui adressai un petit signe de tête. Elle fronça les sourcils et à mon grand étonnement, elle avança dans ma direction. Je commençai à paniquer, me demandant ce qu’elle
me voulait quand je compris qu’elle se rendait à sa voiture.
- Alexia te cherchait, lui indiquai-je.
- Moi pas.
- Tu te caches depuis le début de la soirée ?
Elle ne répondit pas et j’en conclus que j’avais raison.
- Je ne pensais pas que tu viendrais à ce genre de fête.
- J’ai mes raisons.
Elle monta dans son véhicule et démarra aussitôt. Quelles raisons pouvaient bien la pousser à se rendre à la fête d’Alexia Hilton ?
Morgan me rejoignit alors que Tabatha s’éloignait. Je m’installai sur le siège passager et bouclai ma ceinture. Je contemplai alors la gigantesque maison que je venais de quitter et où
j’abandonnai mon petit ami.
- Que font les parents d’Alexia ? me renseignai-je auprès de la conductrice.
- Sa mère je ne sais pas mais son père … il me semble qu’il s’occupe de différents musées du Colorado. D’ailleurs ses affaires ne vont pas bien à cause … du voleur mystère.
J’effaçai instantanément la mauvaise idée qui venait de naître dans mon esprit. Non, Tabatha n’avait pas pu accepter de se rendre à la fête à cause de la profession des parents d’Alexia.
Qu’est-ce que ça pouvais bien lui faire après tout ?
Je me figeai le lendemain quand j’appris que la maison des Hilton avait été cambriolé. Et qu’il manquait le badge permettant l’accès aux plus grands musées du Colorado.
Lexique
Denver : il s'agit de la capitale du Colorado aux Etats-Unis et se situe à proximité des Montagnes Rocheuses.
Cheerleaders : c'est l’équipe des pom-pom girls, elle est chargée d’encourager les équipes du lycée et d’en montrer le prestige. Elle regroupe les plus belles filles
de l’établissement bien que le " copinage " soit un sérieux avantage pour en faire partie.
La voiture de Megan, Anthony, Morgan et Tabatha : aux Etats-Unis d’Amérique, le permis de conduire peut être passé à partir de l’âge de 16
ans.
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